Une question institutionnelle

Dans la protection de l’enfance, je constate un décalage entre la reconnaissance de la place des parents et certaines habitudes institutionnelles. La mère demeure souvent l’interlocutrice par défaut, tandis que le père est sollicité plus tard ou reste en marge de l’accompagnement.

Ce constat de terrain invite à interroger nos pratiques, nos outils et nos décisions. Dans certains dossiers, les démarches pour contacter le père sont peu explicitées ; dans certains échanges, son point de vue est insuffisamment recherché. Ces observations ne décrivent pas tous les services, mais elles méritent un travail collectif.

Ces habitudes peuvent priver l’enfant de ressources disponibles, surresponsabiliser les mères et éloigner des pères qui auraient besoin d’être sollicités et soutenus. Il ne suffit donc pas de demander aux professionnels de faire un effort supplémentaire : l’organisation elle-même doit pouvoir évoluer.

1. Inscrire la place des pères dans les politiques publiques

Je propose de renforcer les connaissances et les ressources dédiées à la paternité, en favorisant les liens entre recherche, travail social, santé et justice. L’expérience québécoise du Regroupement pour la Valorisation de la Paternité constitue une piste d’inspiration à examiner, en tenant compte du contexte français.

Mieux distinguer les figures parentales et éducatives dans nos outils permettrait aussi de rendre visibles des contributions parfois peu reconnues : temps de soin, présence le soir, disponibilité, soutien éducatif. Le but est de mieux comprendre les situations, sans enfermer les familles dans un modèle unique.

2. Faire de la formation un levier de transformation

Les professionnels travaillent avec des modèles appris, transmis et normalisés. La formation peut aider à questionner ces représentations, plutôt qu’à faire porter toute la responsabilité sur les personnes.

  • Intégrer la place des pères et la diversité des parentalités dans les formations du travail social.
  • Interroger les biais de genre qui désignent spontanément la mère comme interlocutrice principale.
  • Distinguer les désaccords conjugaux des situations de violence et de contrôle, et adapter les entretiens en conséquence.
  • Partager les expériences et les outils entre services pour réduire les disparités d’accompagnement.

3. Transformer les outils et les projets de service

Les changements gagnent à être concrets, discutés en équipe et inscrits dans le projet d’établissement. Il s’agit de rendre les démarches visibles et évaluables, en tenant compte de la composition réelle de chaque famille.

  • Réexaminer les rapports, courriers, fiches d’évaluation et génogrammes pour représenter les parents et les tiers qui comptent pour l’enfant.
  • Expliciter les démarches de contact et les raisons d’une participation limitée ou impossible.
  • Adapter les horaires et les formats : visio, lieu tiers, rencontres individuelles ou communes selon la situation.
  • Soutenir des groupes de parole et des espaces où les pères peuvent travailler leur place et leurs responsabilités.
  • Interroger la contribution de chacun au quotidien : soins, présence, limites, attentes et ressources.

4. Mettre la sécurité au centre

Inclure les pères ne signifie jamais minimiser les violences intrafamiliales ni imposer une rencontre qui exposerait un enfant ou un parent à un danger. Les situations de violence demandent une évaluation spécialisée, un travail pluridisciplinaire et le respect des décisions judiciaires.

Un accompagnement d’auteurs peut viser la reconnaissance des actes et la responsabilisation dans un cadre adapté. Il ne donne pas automatiquement droit à une reprise de contact. La protection et les besoins de l’enfant restent prioritaires.

Un engagement collectif

Mieux prendre en compte les pères peut contribuer à un accompagnement plus juste, à condition d’évaluer les ressources et les limites de chaque situation. Les familles ne se réduisent pas à une seule configuration et la qualité de leur soutien ne se mesure pas à la présence obligatoire d’une figure parentale.

Je défends une transformation institutionnelle qui permette de solliciter les ressources disponibles, de soutenir les mères autant que les pères et de donner aux professionnels les moyens de travailler ces questions. C’est un enjeu éducatif, social et politique.