Comprendre sans excuser

Comment un père peut-il en venir à utiliser son propre enfant comme un moyen d’atteindre l’autre parent, au risque d’endommager profondément le lien parental ? Cette question renvoie aux violences dites vicariantes : l’enfant est atteint ou instrumentalisé pour faire souffrir une autre personne.

Comprendre les mécanismes à l’œuvre ne diminue en rien la responsabilité des auteurs. La violence est inacceptable. L’enjeu de cette réflexion est d’ouvrir des perspectives de prévention, à l’intersection de dimensions psychiques, relationnelles, sociales et culturelles.

Reconnaître l’enfant comme sujet

Le terme « vicariant » renvoie à l’idée de substitution. Dans les situations étudiées, l’enfant peut devenir un vecteur de dénigrement, de contrôle ou de punition à l’égard de l’autre parent. Il n’est plus reconnu dans ses besoins propres : il est mobilisé dans un enjeu qui appartient aux adultes.

Cette instrumentalisation constitue aussi une atteinte directe à l’enfant. Elle peut le placer dans des conflits de loyauté et entraver la possibilité de se construire comme une personne distincte. Mon interrogation porte sur les conditions dans lesquelles une fonction de protection peut se transformer en un usage destructeur du lien.

Croiser les dimensions psychiques et sociales

Les apports de Daniel Zagury autour de la violence et de Serge Lebovici autour de la relation au bébé nourrissent cette réflexion. Une séparation ou une perte peut, dans certaines configurations, être vécue comme une atteinte identitaire majeure. L’autre risque alors de ne plus être perçu comme un sujet autonome, mais comme un prolongement de soi qu’il faudrait retenir ou contrôler.

Ces dynamiques ne peuvent pas être comprises uniquement à l’échelle individuelle. Les travaux de Raewyn Connell invitent à penser les masculinités comme plurielles, hiérarchisées et traversées par des rapports sociaux. Certains modèles valorisent fortement le pouvoir, la maîtrise et le contrôle, au détriment de la vulnérabilité, de la demande d’aide et du soin.

Il ne s’agit pas de présenter les hommes comme violents par nature, ni de supposer un même parcours pour tous les pères. J’interroge les situations dans lesquelles la fonction paternelle ne s’est pas construite comme une place autonome, distincte du lien conjugal, et peut se fragiliser lorsque ce dernier se défait.

Le « fusible paternel » : une métaphore de travail

Lorsque je parle de « fusible paternel », je propose une métaphore clinique et éducative. Elle ne désigne ni un diagnostic ni un mécanisme biologique démontré. Elle permet de penser un espace entre une tension et un acte : un temps pour reconnaître ce qui se passe, différer une réaction, mettre en mots et tenir compte de l’autre.

Cet espace ne va pas de soi. Il se construit dans les expériences relationnelles, les apprentissages et les modèles rencontrés. Dans le travail éducatif, il s’agit de soutenir la possibilité de ne pas être immédiatement agi par la frustration, la fatigue ou le sentiment de perte de contrôle.

La métaphore invite donc à regarder au-delà du moment de rupture : quels appuis ont été disponibles auparavant ? Quelle place a été donnée aux compétences de soin ? Quelles occasions ont permis de parler des émotions, des difficultés et des responsabilités auprès de l’enfant ?

Statut juridique et fonction vécue

Le droit institue des liens et des responsabilités. Il ne garantit pas à lui seul qu’une place soit investie et élaborée sur le plan relationnel. Certains pères ont besoin d’appuis pour passer d’un statut à des gestes de présence, de protection et d’attention au quotidien.

Les professionnels naviguent entre plusieurs exigences : reconnaître une place, soutenir les possibilités de changement et rester attentifs aux risques. Un accompagnement ne remplace pas les mesures de protection ou le cadre judiciaire. Travailler avec un auteur de violences demande un dispositif adapté et ne suppose pas de rétablir le contact avec les victimes.

Des espaces où penser sa paternité

Les groupes de parole peuvent offrir un espace où questionner les attentes sociales, le rapport au pouvoir, la place des émotions et l’expérience de la paternité. Le collectif permet parfois une première expérience de désaccord qui peut être dit, entendu et travaillé plutôt qu’agi.

Dans mon expérience d’intervention en milieu carcéral, réfléchir au développement de l’enfant et à ses besoins peut également ouvrir un déplacement. Revenir sur la disponibilité, la stabilité des liens et la responsabilité parentale aide à penser l’enfant au-delà des enjeux conjugaux.

Ces observations de terrain ne suffisent pas à démontrer l’efficacité d’un dispositif sur la prévention de la récidive. Elles constituent des pistes de travail : mettre des mots, reconnaître des ressources, soutenir la capacité à différer et apprendre à être en lien sans contrôler.

Prévenir dans les pratiques et dans les institutions

Renforcer ce que j’appelle le « fusible paternel », c’est travailler à la fois les ressources des personnes et les conditions collectives qui les soutiennent. Les équipes ont elles aussi besoin d’espaces pour penser leurs peurs, leurs représentations et les difficultés à entrer en relation avec certaines figures paternelles.

En 2024, les données enregistrées par les services de sécurité indiquent que 85 % des personnes mises en cause pour des violences au sein du couple sont des hommes. Ce chiffre concerne les faits enregistrés ; il ne décrit ni tous les hommes, ni toutes les violences intrafamiliales. Il invite à travailler les normes de genre avec rigueur, sans les réduire à une explication unique.

Le fil conducteur reste la reconnaissance de l’enfant comme sujet. Soutenir une paternité capable de soin, de réflexion et de responsabilité participe d’une ambition éducative : permettre à l’enfant d’exister pour lui-même, sans devenir le support des conflits et des tensions des adultes.