Je voudrais vous parler de la compétence souvent non reconnue de certains pères. Pour illustrer cette réflexion, rappelons-nous de l’histoire du Livre de la Jungle, ce conte emblématique qui a marqué notre imaginaire collectif étant enfant.
Dans ce récit, le jeune Mowgli, abandonné par les siens, est retrouvé dans la nature par Bagheera, la panthère qui « veille » dans la jungle. Elle décide de prendre soin de ce "petit d’homme" en l’intégrant à une meute de loups qui vient d’avoir une portée. Bagheera, bien qu’éloignée, veille toujours sur lui, tandis que le père loup, Bramar, l’accueille comme l’un des siens. Mais l’arrivée menaçante de Shere Khan, le tigre qui haït les hommes, pousse Bagheera à envisager un avenir plus sûr pour Mowgli. Elle se propose alors de le conduire dans un village d’humains, auprès de ceux qu’elle considère comme "les siens".
Les fonctions parentales : Bagheera et Baloo
Ce voyage devient une fable pour explorer les rencontres de Mowgli avec les habitants de la jungle. Parmi eux, Baloo, l’ours joyeux, incarne la légèreté et la simplicité de vivre avec sa célèbre phrase chanté : « Il en faut peu pour être heureux. » Tandis que Bagheera consacre son énergie à protéger Mowgli, quitte à risquer sa vie, Baloo lui offre une tout autre perspective : il lui apprend à s’ouvrir au monde, à être à l’aise avec lui-même et à ne pas craindre ce qui l’entoure.
Dans cette dynamique, Bagheera et Baloo incarnent deux fonctions parentales essentielles. Bagheera représente la fonction du care, ou maternante, avec une attention sécurisante et bienveillante. Baloo, de son côté, incarne la fonction paternelle d’ouverture au monde, de transmission de confiance et de sécurité extérieure. Ces rôles sont complémentaires, bien que dans cette histoire, ils soient incarnés par des animaux de sexes différents, en écho à l’époque où le livre de Rudyard Kipling a été écrit, au XIXe siècle, où les fonctions parentales étaient fortement genrées.
La responsabilisation parentale : l’évolution de Baloo
Au fil du récit, un moment-clé survient lorsque Mowgli est enlevé par les singes. Désemparé, Baloo appelle à l’aide Bagheera, s’exclamant : « Rendez-moi MON petit d’homme ! ». Pour la première fois, il se reconnaît dans une position de responsabilité parentale. Ce pronom possessif, "mon", marque un tournant : Baloo ne perçoit plus Mowgli comme un simple compagnon de jeu, mais comme un être dont il a la charge.
Cependant, ce sentiment de responsabilité s’accompagne d’un doute profond. Baloo se sent maladroit, incapable de « savoir comment faire » car il n’a jamais appris à occuper ce rôle. Il se compare à ceux qu’il perçoit comme compétents – Bagheera ou les humains du village – et en vient à se dévaloriser. Pourtant, Mowgli, par son attachement, lui montre la valeur de ce qu’il lui apporte : « Je ne veux pas te quitter, on est heureux ensemble. » Ce moment illustre à quel point la reconnaissance des compétences parentales, même inconscientes, est fondamentale pour que les figures paternelles s’approprient leur rôle.
La transmission et la conscience des compétences parentales
Baloo, en découvrant sa responsabilité, traverse une phase de rejet et de maladresse. Il peine à articuler son rôle face à Bagheera, qui semble naturellement assurée dans son lien avec Mowgli. Cette dynamique illustre l'importance de valoriser les compétences parentales – même celles qui s’exercent sans conscience – et de les soutenir dans leur construction.
En définitive, lorsque vient le moment de laisser Mowgli partir pour le village, Bagheera et Baloo expriment leurs émotions différemment. Bagheera, rassurée par ce qu’elle a transmis, l’encourage à aller de l’avant. Baloo, en revanche, exprime un attachement plus inquiet, comme s’il doutait encore de ce qu’il avait pu offrir et redoutait l’absence. Cette ambivalence révèle la difficulté pour certaines figures parentales à s’approprier leur rôle lorsque celui-ci n’est ni nommé ni valorisé.
Les enseignements pour les pratiques éducatives et sociales
Cette histoire symbolique met en lumière l’importance du sentiment de compétence parentale, défini comme la perception qu’un parent a de ses habiletés à prendre soin de son enfant. Ce sentiment repose sur une confiance dans ses capacités, façonnée par les interactions sociales et les normes culturelles. Il est donc crucial de permettre aux pères – comme aux mères – d’exercer leur rôle dans un cadre qui valorise leurs actions, même instinctives.
Trois étapes émergent ici :
- Laisser agir sans savoir : permettre aux pères d’interagir avec leur enfant sans juger leurs actions.
- Responsabilisation de la fonction parentale : les amener à prendre conscience de leur rôle dans le développement de leur enfant en repérant leurs compétences avec eux.
- Conscientisation et autonomie : reconnaître et valoriser ces compétences pour leur permettre de s’en détacher des figures maternelles et de les incarner pleinement.
En tant qu’intervenants sociaux, nous devons réfléchir à des pratiques qui soutiennent ces étapes. Un proverbe Africain dit « il faut tout un village pour faire grandir un enfant. ». Il faut qu’on soit tous présent pour soutenir un enfant, mais aussi les parents et le parents les plus fragiles qui ont besoin d’être soutenu et valoriser dans leur fonction.
Comme le rappelle Guy Ausloos, il ne s’agit pas de tomber dans « l’obsession des compétences parentales », mais d’accompagner les familles dans la découverte et la valorisation de leurs propres ressources.
L’histoire de Mowgli, Baloo et Bagheera nous rappelle que la parentalité incarné est un apprentissage partagé et évolutif. La complémentarité des rôles, la valorisation des compétences et la confiance dans ses capacités sont les piliers d’une parentalité équilibrée. Pour les pères, souvent marginalisés dans cette dynamique, il est essentiel de créer des espaces qui les soutiennent et les incluent dans les réflexions autour de la parentalité, afin qu’ils puissent, eux aussi, se penser comme des figures centrales et indispensables dans la vie de leurs enfants, mais surtout compétent pour les faire grandir.

Commentaires