Le concept de « paternité relationnelle impliquée », tel que développé par Christine Castelain-Meunier (2023), désigne une nouvelle façon de penser la fonction paternelle, non plus selon une logique d’autorité patriarcale, mais selon celle de la disponibilité affective, de la proximité, et de l'engagement quotidien.

Cette redéfinition contemporaine du rôle des pères est venue enrichir ma compréhension de la parentalité, mais elle pourrait, selon moi, être étendue au-delà du seul père : vers une catégorie plus transversale que je nommerai simplement ici l’« altérité relationnelle impliquée ».

Ce dérivé de concept vise pour moi à penser la capacité de figures diverses à s’engager dans une relation sécurisante, stable, investie, et impliquée, auprès de l’enfant, sans être réduites à simplement à leur genre, leur statut familial ou juridique. Cette proposition théorique articule les apports de la théorie de l'attachement, des sociologies du genre et de la parentalité, et une clinique de la relation intersubjective. Elle cherche à rendre compte de la pluralité des liens d’attachement dans les contextes familiaux contemporains, et de l’importance cruciale du lien, quel que soit celui qui le porte. Situation que j’ai pu vivre et rencontrer à de nombreuse reprise dans mon parcours professionnel.

L’attachement, une construction au-delà du biologique et du genre.

La théorie de l’attachement, à la suite de Bowlby et Ainsworth, montre que les enfants se structurent psychiquement à partir de figures d’attachement sécurisantes, fiables, répondantes à leurs besoins affectifs. Ces figures ne sont pas nécessairement la mère biologique, ni exclusivement féminine ; c’est là l’intérêt différentiel pour moi de la théorie de l’attachement, ce sont celles et ceux qui, concrètement, sont disponibles, réguliers, bienveillants et attentif auprès de l’enfant.

Cette perspective permet de dépasser une forme d’assignations genrées dans la parentalité. Elle montre que les capacités de soin, d’écoute, de contenance, ne relèvent pas d’une essence maternelle, mais d’un engagement relationnel construit. En ce sens, des pères, des grands-parents, des fratries, des beaux-parents, voire des professionnels du soin ou de l’éducatif, peuvent incarner cette « altérité sécurisante ».

Penser les figures d’attachement selon les contextes culturels et sociaux

Dans les configurations familiales actuelles (familles monoparentales, recomposées, homoparentales, ou en protection de l’enfance), les figures d’attachement sont souvent multiples. Penser l’attachement comme un processus dynamique, culturellement situé, suppose de reconnaître que l'engagement parental ne se déploie pas toujours selon les normes dominantes.

Les pères, en particulier, sont encore aujourd’hui moins présents dans les représentations sociales et institutionnelles de la parentalité, bien qu’ils soient des acteurs essentiels du développement de l’enfant. Leur rôle peut être pensé comme une ouverture sur l’extérieur, un vecteur de stimulation et de confrontation au monde, en complémentarité des autres figures éducatives (Dupont, 2024). Pourtant, ils restent peu inclus dans les dispositifs de soutien, et rarement reconnus dans leur fonction relationnelle avec l’enfant.

Certains pères, en particulier, peuvent être en difficulté dans leur parcours de parentalité : marqués par des ruptures, des violences, une histoire de filiations fragilisées. Là encore, c’est la capacité à construire une altérité relationnelle impliquée qui devient centrale. Ce n’est pas tant l’origine, le genre ou le statut juridique du parent qui compte, mais son aptitude à être un adulte référent, régulateur, sécurisant et bienveillant. Pour cela, il est essentiel de proposer à ces pères des tuteurs d'accompagnement qui fassent fonction de figures de soutien, de modèles et de repères sécurisants.

La résilience de ces hommes peut être renforcée par la construction de communautés d'échange et de parole, où chacun puisse s'autoriser à penser avec l'autre, sortir de l'isolement et reconstruire une image positive de soi comme père. Ces espaces collectifs, qu'ils soient associatifs, institutionnels ou informels, favorisent une parentalité réflexive, incarnée, et reconnue dans toute sa complexité.

Une clinique de l’altérité engagée : implications pour les professionnels.

La question de l’engagement professionnel implique d’ouvrir des espaces d’action et de soutien permettant à chaque adulte, et notamment aux parents fragilisés, d’oser s’investir dans une relation à l’enfant. Il s’agit de montrer que cet engagement est possible, même en l’absence de modèles parentaux préalables, et qu’il peut être soutenu collectivement. Cela suppose de sortir d’une responsabilisation exclusive des parents dans l’évolution de l’enfant, pour penser un environnement porteur, où chaque adulte peut devenir une figure d'appui.

Il devient ainsi essentiel de reconfigurer les pratiques professionnelles autour de la question du lien, en pensant le travail social et éducatif non plus seulement en fonction des statuts ou des filiations légales, mais des capacités réelles d'engagement, de bienveillance et de constance. Cela inclut les familles de parrainage, la famille élargie, les amis de la famille, mais aussi des professionnels ou des membres de la communauté. Il s'agit de reconnaître que l'enfant ne grandit pas seul, ni uniquement sous la responsabilité de ses parents seul, mais au sein d'un tissu relationnel : l’école, les associations, les clubs de sports et culturel, le quartier…

Plus largement, la croyance selon laquelle l'enfant "appartient" à ses parents est une question philosophique profonde. Elle mérite d'être interrogée à la lumière de nos responsabilités collectives. Il faut tout un village pour élever un enfant, dit le proverbe africain. Cela suppose que chacun puisse se sentir concerné par le bien-être des enfants qu'il croise : un parent à bout dans un couloir de supermarché, un enfant en pleurs ou débordé par ses émotions. Oser intervenir discrètement, poser un regard bienveillant, offrir une parole calme, c’est incarner une société bientraitante. Encore faut-il que les parents puissent s’autoriser à recevoir ce soutien, à déléguer temporairement, à ne pas porter seuls cette charge immense.

Il s’agit alors de soutenir les adultes dans leur aptitude à investir une place relationnelle significative pour l’enfant, en les accompagnant dans la construction d’une représentation positive d’eux-mêmes comme figures d’attachement possibles. Cela passe par la déconstruction des modèles virilistes qui répriment l’expression de la tendresse et de la vulnérabilité, mais aussi par la mise en lien avec d’autres parents dans des espaces de parole mixtes et bienveillants. Ces espaces permettent une coparentalité réflexive, reconnaissant la pluralité des expériences et la richesse de chaque posture éducative.

Enfin, former les professionnels à repérer et valoriser ces formes alternatives de lien est fondamental. Cela suppose une sensibilisation à l’agir déconstructif face aux normes sociales de genre, une posture ouverte sur les différentes manières d'être parent, et une capacité à soutenir l’altérité engagée dans la relation.

Ainsi, en tentant de proposer l’idée d’« altérité relationnelle impliquée », je souhaite tenter de rappeler l’importance d’ouvrir un espace de pensée et d’action centré sur la qualité du lien plutôt que sur le statut ou le genre de ceux qui l’incarnent. Il s’agit de penser l’engagement éducatif comme un processus accessible à tous ceux qui, par leur présence, leur parole, leur constance, deviennent des points d’appui pour l’enfant.

Dans un monde où les repères traditionnels s'effacent et les parcours de vie se diversifient, il devient urgent de redéfinir les conditions d’un attachement sécurisant au pluriel, en reconnaissant la valeur de chaque altérité engagée dans la relation. L’importance de la socialisation dans le lien à l’autre.