Il y a quelque jour, en écoutant l’émission Sous le soleil de Platon où Éric Fiat abordait la question de la « fatigue », j’ai découvert un mot qui a immédiatement résonné en moi, à la fois avec ce que j’observe autour de moi et avec ce que je ressens intérieurement. Sartre affirmait que « mal nommer les choses ajoute au malheur du monde », bien les nommer, au contraire, leur donne du sens. C’est exactement ce qu’a produit pour moi le terme d’acédie. Là où les mots « fatigue » ou « épuisement » restaient trop vagues, trop larges, il est venu mettre en lumière une expérience plus profonde et plus juste.
L’acédie est un mot ancien, issu de la tradition chrétienne médiévale. Il vient du grec a- (le « non » privatif) et kēdos (« souci », « chagrin »), et désigne une forme particulière de lassitude : non pas une simple fatigue physique, mais une lassitude de l’âme, une inertie intérieure qui entrave l’élan vers l’autre et le sens de l’action. Les Pères du désert la décrivaient comme un « vice capital », non par gravité en soi, mais parce qu’elle ouvre la voie à d’autres désordres, moraux ou relationnels.
Si je choisis aujourd’hui d’emprunter ce terme venu de la sphère religieuse, ce n’est pas pour réintroduire la théologie dans le travail social, mais parce qu’il exprime avec force ce qui se joue dans notre secteur : un risque de perte de sens, de désinvestissement et de repli dans les métiers de l’accompagnement. Face à la charité – entendue comme amour actif et élan vers autrui – l’acédie incarne le refus du lien. Et c’est sous cet angle symbolique, et non spirituel, que je propose de l’explorer pour éclairer certaines souffrances professionnelles contemporaines.
On peut le traduire aujourd’hui dans notre secteur, un manque d'envie, d'attention, de bienveillance pour le public qu'on accompagne aujourd’hui. L’acédie est issu de la tradition chrétienne médiévale, et désigne une forme spécifique de tristesse que je voudrais ici reprendre pour illustrer une dynamique qui gagne notre secteur depuis quelque temps, et peut être même notre société : une lassitude de l’âme au sens de la spiritualité, une inertie intérieure qui affecte la capacité à se tourner vers le bien, vers l’autre. Loin d’une simple fatigue ou d’un état dépressif ponctuel, elle est décrite par les Pères du désert comme un "vice capital" – non en raison de sa gravité isolée, mais du fait qu’elle engendre d’autres désordres moraux et comportementaux. Dans cette perspective, l’acédie s’oppose directement à la vertu de charité, entendue comme amour actif du prochain et élan spirituel vers l’autre. Elle constitue un refus du lien, un repli sur soi marqué par une perte de sens et une forme de désespérance. Cette grille de lecture, bien que théologique, peut être mobilisée aujourd’hui pour éclairer certaines formes de souffrance professionnelle contemporaine, notamment dans les métiers du care. Prenons ce terme dans son sens symbolique et non spirituel
Une souffrance du sens, de l'engagement.
Les professionnels du care, dont je fais partie – qu’ils soient travailleurs sociaux, soignants, éducateurs, ou aidants – sont confrontés à une fatigue structurelle, qui ne se limite ni au stress ni à la surcharge de travail. Ce que l’on observe, c’est un épuisement du sens (Fleury). La répétition des gestes au travers de protocole restrictif, la bureaucratisation des pratiques avec la culture du projet, mais aussi la perte de reconnaissance symbolique (financièreet statutaire, concourent à une forme de vide existentiel dans l’exercice de leur mission.
Cette fatigue du sens entre en résonance avec ce que la tradition spirituelle appelait l’acédie : une désaffection envers le monde et envers autrui, un retrait intérieur malgré la présence physique, un doute profond sur la valeur et la finalité de l’action. Le sujet, ici, ne cesse pas d’agir, mais agit comme détaché de ce qu’il fait. Le lien à l’autre devient mécanique, vidé de sa dimension éthique et relationnelle.
Institutions du care et désaffiliation symbolique
Les institutions du travail social et du soin, autrefois porteuses de sens collectif et de valeurs partagées, apparaissent de plus en plus comme des espaces désertés de conviction profonde. Elle possède encore l'âme des premiers fondateurs, mais ne l'incarne que très peu sur le terrain.
Je ne veux pas généraliser ce constat mais en faire une conséquences des politiques publiques qui contrôlent et restreignent les financements et les cadres d'interventions des associations. Mais je ne développerai pas cela ici car je m'éloignerai d'une conséquence que j'essai d'exposer ici.
On peut donc établir un parallèle avec le monachisme médiéval : dans les deux cas, l’engagement s’inscrit dans une structure, une vocation, une communauté. Mais lorsque la croyance dans la mission se délite, lorsqu’aucun horizon de sens ne vient soutenir la pratique, l’individu s’enlise dans une forme d’abandon intérieur, proche de l’acédie des moines cloîtrés.
La perte de croyance ne concerne pas la transcendance au sens religieux, mais plutôt la croyance dans la relation, dans la possibilité de faire œuvre de transformation à travers le soin ou l’accompagnement. Ce qui est mis en crise, c’est la dimension symbolique du travail relationnel, c’est-à-dire la conviction que le lien à autrui est porteur de sens, de valeur, et d’humanité partagée qui sont les fondements du travail social.
Une crise du lien : vers une approche existentielle du care
Dans ce contexte, il devient pertinent de mobiliser les concepts spirituels, non pas dans une perspective confessionnelle ou religieux, mais pour nommer des expériences de désaffiliation existentielle qui échappent aux outils classiques de la psychologie ou de la sociologie du travail.
L’acédie, en ce sens, pourrait être envisagée comme une figure contemporaine du burnout dans les métiers du care, non pas en termes de surmenage, mais de vide existentiel et de rupture du lien à l’autre. Elle interroge la capacité de nos institutions à préserver, nourrir et soutenir la dimension éthique et affective du soin et de la relation.
Face à ce constat, il ne s’agit pas seulement de repenser les conditions matérielles du travail, mais aussi de reconstruire un horizon de sens, une forme de foi laïque dans la valeur du lien humain. Ce qui sauve de l’acédie, selon la tradition, ce n’est pas l’évasion, mais la persévérance dans la relation, le retour à la simplicité du geste tourné vers l’autre, à la présence consciente et habitée.
Repenser les institutions du care : entre reconnaissance, sens et organisation éthique
Cette réflexion s’ancre également dans une expérience professionnelle de plus de quinze années au sein d’une maison d’enfants à caractère social, au cœur du dispositif de protection de l’enfance. Pendant une décennie, j' ai été porté par une forte croyance dans le travail d’équipe, la cohérence institutionnelle et les finalités du care qui animait mon quotidien professionnel. Cependant, un glissement s’est opéré, perceptible avant même la période de la pandémie de Covid-19. Paradoxalement, cette période de crise sanitaire a ravivé, temporairement, l’essence même du travail social : se rendre présents, humainement, pour sécuriser et accompagner les enfants, sans les pesanteurs des injonctions administratives ou des contraintes financières, des obligations d'accompagnement extérieurs... ect. Une forme de recentrage sur l’essentiel a permis, un temps, de retrouver une dynamique collective et une volontée renouvelée dans le sens de l’action.
Mais cette parenthèse fut de courte durée. À la sortie de la crise, les anciens automatismes sont réapparus : pressions hiérarchiques, relations interinstitutionnelles complexes, fragilité du système judiciaire, et surtout un changement de direction managériale ayant attaqué les repères et les valeurs partagées. L’absence de reconnaissance de l’expertise des professionnels de terrain, le manque de valorisation des projets collectifs, et la mise à distance des dynamiques internes fondées sur la confiance ont entraîné une forme de désaffiliation et de démobilisation. Cet exemple n’est pas isolé. Il résonne avec les récits de nombreux professionnels rencontrés dans d’autres institutions, et témoigne d’un malaise structurel dans les métiers du care.
Face à cela, des solutions existent. Elles passent d’abord par une revalorisation du travail social : reconnaissance salariale, formation continue de qualité, participation effective aux décisions organisationnelles. Mais elles exigent aussi une refondation éthique des institutions, autour de valeurs de respect, de transmission, de soutien des équipes et de reconnaissance du travail accompli. Il est fondamental de repenser les dynamiques managériales, de privilégier des approches bienveillantes, participatives et attentives aux effets symboliques des décisions sur les collectifs de travail. Enfin, il s’agit de redonner une place centrale au sens du métier, en réaffirmant que le care n’est pas une simple prestation technique, mais un engagement humain profond, au service des enfants, des familles, et de la société.
Si l’acédie menace les institutions, c’est qu’elles cessent d’être des lieux porteurs de sens et de relation. C’est pourquoi il devient urgent de penser une écologie du travail social, qui articule reconnaissance, spiritualité laïque, valeurs partagées et pratiques collectives. Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra préserver – et peut-être raviver – l’essence du care : une pratique du lien, du souci de l’autre, et de la transformation mutuelle.

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